Vous aussi, vous avez certainement déjà entendu cette injonction : « Arrête de t’écouter ! ». Toute notre vie, nous avons été éduqués à détourner l’attention des signaux transmis naturellement et instantanément par nos capteurs sensoriels. À tel point que nous nous sommes peu à peu coupés de nos sens, nous privant ainsi d’informations déterminantes sur les expériences que nous vivons à chaque instant ! La société hyper-rationnelle dans laquelle nous vivons nous a couvés d’injonctions « contre nature », nous conduisant à développer toujours plus notre rationalité, au détriment des capteurs sensoriels à travers lesquels nous percevons le monde qui nous entoure.
Pourtant, nous sommes doués de multiples intelligences : sensorielle, émotionnelle, rationnelle… qui interagissent en permanence pour nous offrir la représentation la plus complète de l’histoire que nous vivons au présent et nous permettre d’agir avec discernement. En faisant dialoguer nos dimensions physique, émotionnelle et mentale, nous développons une forme d’esprit critique, une conscience aigüe capable de déjouer les influences de notre mode automatique développé pour notre survie, susceptibles d’induire nos décisions.
Personnellement, j’ai été éduquée dès mon plus jeune âge à « être forte ». Ne pas écouter mes « petits bobos » et avancer vaille que vaille, sans me poser trop de questions ! Car chez moi, s’écouter revient à se morfondre, ou pire, à se regarder le nombril… Ma stratégie du « sois forte » a plutôt bien marché et m’a permis de traverser de nombreuses difficultés, portée par mon tempérament optimiste et aussi car j’ai toujours su m’entourer de personnes qui me ressemblent et m’ont apporté leur soutien dans les périodes de doute ou de désarroi.
Rétrospectivement, je prends conscience que j’ai eu la chance depuis toujours d’être infiniment reliée à mes sentiments. J’ai su très jeune ce que je voulais faire dans ma vie. J’ai ainsi pu m’orienter facilement dans mes études, puis vers les opportunités professionnelles qui s’ouvraient à moi. En résumé, j’ai toujours su faire les bons choix, pour moi, dans le cadre professionnel comme personnel. Encore aujourd’hui, quel que soit mon projet, je me sens instinctivement attirée dans une direction, vers une personne, un livre…, comme aimantée.
Seulement voilà, cette sensibilité dont on m’a souvent affublée comme d’une fragilité, qui m’a servi de boussole et m’a guidée avec justesse à maintes reprises, n’a pas empêché la perte de sens de me foudroyer il y a quelques années. Pourtant, les signaux physiques de l’épuisement étaient manifestes : insomnies, bouffées d’anxiété, perte de mémoire, se sont tranquillement installées dans mon quotidien. L’injonction mentale du « sois forte » a admirablement joué son rôle d’alibi, jetant le voile sur le malaise profond dans lequel je m’enlisais irrémédiablement.
Je ne me suis pas vue sombrer, pourtant, j’étais aux première loges ! D’un côté, mon corps hurlait, implorant une pause ; de l’autre ma tête scandait « sois forte », m’exhortant à continuer sans relâche. J’observe souvent ce phénomène de séparation entre des signaux physiques indéniables et une adaptation mentale inappropriée. D’où vient l’erreur ?
La sensorialité, c’est la manière dont notre corps ressent et perçoit notre environnement à travers nos cinq sens : la vue, le toucher, l’odorat, l’ouïe, le goût et, au-delà, la proprioception, la capacité de notre corps à percevoir sa propre position dans l'espace pour se maintenir en équilibre. La proprioception est considérée comme le sixième sens.
L’intégration sensorielle est un processus neurophysiologique qui permet de filtrer, d’organiser et de traiter l’information sensorielle provenant de notre corps et de notre environnement afin de produire une réponse adaptée, une action efficace pour atteindre un but. Tout part d’un signal physique que nous captons d’abord au niveau du corps qui se transforme ensuite en signal électrique transmis à notre cerveau qui va l’interpréter pour lui donner une signification et activer une réaction appropriée.
Les sensations sont régulées par le système nerveux central qui a pour rôle de filtrer (intégrer ou inhiber) les stimuli pertinents de ceux qui ne le sont pas. Tout part de la « sensation », cette expérience qualitative, immédiate et directe relative à un stimulus émanant de nos capteurs sensoriels. Intervient ensuite la « perception », un processus psychologique basé sur l’expérience, la mémoire et le jugement, c’est-à-dire l’intégration des différentes informations et de leurs attributs. La perception permet la « conscientisation » et fait partie de la cognition.
La sensorialité ne consiste donc pas juste à sentir au niveau basique car chaque sensation est ensuite interprétée par notre cerveau : est-ce agréable ou désagréable, rassurant ou inquiétant, confortable ou inconfortable… ?
J’assistais récemment au colloque « Décisions d’aujourd’hui pour le monde de demain » initié par des chercheurs pluridisciplinaires. Lors d’un atelier, des ingénieurs de Centrale Lyon ENISE nous ont partagé comment ils intègrent notre sensorialité dans la conception d’un produit pour activer notre désir d’achat.
Lorsque vous achetez une voiture par exemple. La vue, votre sens le plus développé, fait une première sélection, en fonction du design et de la couleur du véhicule. Lorsque vous vous asseyez dans la voiture, le bruit de la portière qui se ferme vous donne une indication sur la robustesse du véhicule. À peine dans l’habitacle, vous êtes immédiatement saisi par l’odeur du neuf qui vient chatouiller vos narines. Puis, vous allez apprécier le touché du siège, le contact du volant, la vision du tableau de bord pour juger de la qualité des matériaux utilisés. Enfin, lorsque vous mettez le contact, le rugissement du moteur va stimuler ou non votre plaisir à conduire ce véhicule. Bien entendu, in fine, la validation d’achat est soumise à votre intelligence rationnelle, en fonction de votre budget et des solutions de financement disponibles.
Dans ce cas précis, nous avons à faire à une prise de décision intentionnelle et mûrement réfléchie. Cependant, des facteurs extérieurs inconscients peuvent influencer votre décision, comme l’urgence à changer votre véhicule à la suite d’une panne importante ou d’un accident, ou encore la manipulation d’un vendeur trop zélé, sans parler des standards sociaux qui risquent de vous orienter malgré vous vers une marque ou une autre…
En effet, contrairement à ce que bon nombre d’entre-nous croient, nous ne sommes pas des êtres rationnels. Car lorsque nos sensations parviennent à notre cerveau, elles passent par des filtres que sont nos biais, nos croyances, nos peurs, à travers lesquels la réalité est interprétée…
Certes, notre cerveau est une merveille de technologie et nous avons tendance à lui faire une confiance aveugle. À chaque instant, il réalise des centaines d’opérations pour traiter les informations qui nous parviennent par nos sens afin de réagir face à une situation, prendre des décisions, résoudre des problèmes, interagir avec les autres…
« Notre cerveau ne nous retranscrit pas fidèlement le monde. En vérité, il passe son temps à filtrer, interpréter, prédire et reconstruire la réalité. Comprendre ses forces et ses faiblesses est donc vital ! »
Nous sommes exposés à des millions d’informations chaque jour et par ailleurs, nous avons des ressources cognitives très limitées. Nous arrivons à fonctionner car notre cerveau filtre en permanence une quantité importante de ces informations ; comme une lampe torche qui n’éclaire qu’une petite partie du réel. C’est l’un des secrets de son efficacité. Il s’emploie ainsi à affiner notre perception du réel pour avoir la vision la plus cohérente du monde qui nous entoure.
A partir des informations qu’il perçoit, notre cerveau interprète ce que nous voyons. Il va même jusqu’à prédire ce que nous percevons à partir des informations qui lui manquent. Pour cela, il automatise le plus possible un certain nombre de tâches. En mode automatique, notre espace mental est libre pour faire autre chose. Ainsi, nous développons au cours de notre vie des automatismes de pensée qui nous permettent de prendre des décisions rapides et très souvent efficaces. Mais ces pensées automatiques qui sont adaptées dans la plupart des situations peuvent s’avérer complètement inadaptées dans d’autres contextes. Ce sont les biais cognitifs. Notre évolution nous a amenés à préférer prendre des décisions rapides, quand bien même elles sont imparfaites, privilégiant un excès de prudence afin de nous préserver du danger. Les biais sont comme des raccourcis qui nous permettent de prendre des décisions relativement efficaces en consommant un minimum de ressources.
« Entendez-vous cette petite voix dans votre tête avec laquelle vous débattez en permanence ? »
Cette petite voix, on l’appelle métacognition ; ce sont les pensées que l’on a sur nos propres pensées. Elles nous permettent de délibérer sur la pertinence de nos pensées automatiques. La métacognition est essentielle à nos prises de décision afin de ne plus subir nos pensées et nos émotions automatiques. En apprenant à douter de nos pensées, nous pouvons prendre conscience des automatismes dans lesquels nous sommes bridés. C’est un dilemme philosophique de chaque instant : savoir quel est le niveau d’automatisme que nous souhaitons pour notre vie. Car ce niveau d’automatisme détermine notre liberté. A chaque instant, nous avons le choix entre « réagir », c’est-à-dire produire une réaction automatique à un stimulus, ou alors, « poser une décision intentionnelle » pour répondre à ce stimulus en mobilisant notre conscience. Dans le premier cas, nous pouvons répondre de façon extrêmement rapide, mais automatique, donc nous ne sommes plus maîtres de nos réactions. Dans le deuxième cas, c’est extrêmement couteux en attention, en temps, en réflexion. Et vous, choisissez-vous d’être « intentionnel » ou préférez-vous le mode « automatique » ?
« Même si notre cerveau nous joue des tours, notre cerveau, c’est nous ! »
L’ensemble de ses mécanismes contribue à forger notre subjectivité, notre vision singulière du monde que nous habitons.
À notre naissance, nous avons été dotés de toutes les capacités ou intelligences dont nous avons besoin pour apprendre et évoluer dans notre vie. La plasticité de notre cerveau est un formidable potentiel qui nous permet d’apprendre à tout âge de la vie et de développer l’ensemble de ces intelligences en fonction de nos besoins dans notre environnement. Or, l’évolution de l’histoire humaine est caractérisée par la séparation du corps, du mental et de l’esprit. Notre société hyper-rationnelle a conservé une approche uniforme des multiples intelligences dont nous sommes naturellement constitués en privilégiant les capacités rationnelles et analytiques, au détriment des capacités sensorielles et affectives. Nous voyons aujourd’hui les limites de cette séparation qui nous a littéralement coupés des dimensions de notre sensibilité qui participent de notre complétude et de notre plein potentiel.
« Nous sommes par nature des êtres augmentés ! »
Notre corps physique, nos émotions et nos pensées sont reliés et en constante interaction. Lorsque nous trouvons l’accord juste et harmonieux de notre être au niveau physique, émotionnel et mental, nous nous trouvons plus proches d’actualiser notre potentiel humain.
Au cours de notre vie, nous connaissons tous des moments où nous nous sentons coupés de nos sensations, fragmentés. Or, il est possible de renouer avec notre complétude et d’élargir notre champ de conscience en orientant notre attention sur chacune de ces trois dimensions : le physique, l’émotionnel et le mental, à travers leurs réponses à notre environnement. Le but est d’ouvrir un dialogue créateur entre les niveaux d’expérience physique, émotionnel et mental en toute situation. Explorer chacune de ces dimensions, l’une après l’autre et observer les interrelations qui s’établissent entre elles a pour effet de croiser les différents aspects des expériences que nous vivons au quotidien.
« Comme si chacune de ces dimensions racontait un morceau de l’histoire de notre vie. »
La source de nos capacités à comprendre se trouve dans notre vécu corporel. C’est par notre corps que nous ressentons et observons les expériences que nous vivons. Il contient l’histoire de notre vie, exactement comme il contient des os, des muscles, des organes, des nerfs et du sang.
Le corps ne s’entend pas seulement au niveau physique mais aussi dans ses dimensions émotionnelle, mentale et spirituelle. Faire dialoguer entre elles ces quatre intelligences permet d’apprécier quelle est la réponse adaptée à toute situation en l’explorant en quatre dimensions :
Par un entraînement quotidien à faire dialoguer entre elles toutes nos intelligences, nous pouvons accroître notre capacité à « être » dans notre vie, cette compétence innée de conscience de soi et de créativité qui nous mène vers une existence pleine de sens et de signification. Concevoir sa vie comme un métier, le « métier d’être », nous invite à vivre notre vie comme une œuvre d’art. C’est une exigence de chaque instant qui prend soin de relier passé, présent et futur et requiert attention, conscience et intention pour développer un haut degré d’autodétermination et de liberté.
Mes sources d'inspiration
- Notre cerveau nous joue des tours, ARTE
- La force expressive du corps, Daria HALPRIN
