22 mai 2023

Arrêtez de courir après le temps, apprivoisez-le !

Depuis des mois, je me contorsionne pour faire rentrer mes accompagnements dans du temps court. Je me vois ainsi contrainte par mes clients de régler ma mécanique à la seconde près pour produire le maximum d’effets dans un minimum de temps. Car, dans le monde du travail, chaque journée est une course effrénée contre la montre. Le temps doit être géré, optimisé, économisé… Il est devenu un consommable comme un autre au service du productivisme et de la performance. Et si on se trompait ? Serait-il envisageable de reconsidérer le temps, de le voir comme un bien précieux au service de notre créativité, propice à construire des relations solides et au lâcher prise. Et si nous décidions de prendre le temps pour ce qui est essentiel, dans notre travail comme dans la vie ?

Vous rappelez-vous du lapin blanc d’Alice au pays de merveilles ? Il ne poursuit qu’un seul but : être à l’heure à son travail. Il apparaît très responsable face aux autres personnages parfois loufoques qu’il va croiser dans sa course folle. Pour autant, il manque cruellement de caractère et se révèle à plusieurs reprises totalement impuissant à imposer ses volontés, tant il est absorbé par le temps qui file sur sa montre… Comme le lapin blanc, à trop vouloir maîtriser le temps, n’en devenons-nous pas victimes ?

S’émanciper de la dictature du temps

Comme le lapin blanc, j’ai moi aussi couru après le temps, jusqu’à l’absurdie, au point de basculer dans une fuite sans but et sans fin, comme un hamster dans sa roue. Le driver « Dépêche-toi ! » est devenu ma deuxième nature. Ça m’a sauté aux yeux, un mercredi alors que j’accompagnais mes enfants à leurs activités. Je me suis entendue leur répéter comme un leitmotiv : « Dépêche-toi de mettre tes chaussures », « Dépêche-toi de monter dans la voiture », « Dépêche-toi, dépêche-toi… ». J’ai mis un certain temps à réaliser que je conditionnais mes enfants à aller toujours plus vite pour faire rentrer tout mon programme dans cette journée que je leur avais consacrée. C’est effrayant de prendre conscience que chaque mercredi, je reproduisais exactement le même schéma que celui dont j’étais devenue prisonnière dans mon travail… Combler le vide. Remplir mes journées jusqu’à saturation. Un jour, mon fils m’a dit qu’il voulait arrêter la batterie pour être plus tranquille le mercredi. Quelle leçon !

Je constate que nous sommes nombreux à vivre cette fuite en avant. Ce besoin de « faire » pour répondre aux injonctions d’optimisation et de compétitivité qui sont la règle dans les organisations aujourd’hui. Être toujours dans le coup d’après, la course à la performance, pour avoir un temps d’avance sur la concurrence.

Avant toute compétition, les sportifs de haut niveau, s’emploient à se préparer, physiquement et mentalement. Ils observent attentivement le jeu de leurs adversaires, visualisent les conditions de leur réussite. Ils s’entraînent longuement pour répéter leurs gestes encore et encore. Or, on nous demande d’être des sportifs de haut niveau, sans nous octroyer le temps de la préparation et de l’entraînement. On comprend aisément pourquoi nous connaissons un tel niveau de souffrance aujourd’hui dans le monde du travail.

Pour nombre d’entre nous, « faire » c’est exister. Le besoin de reconnaissance est légitime au travail. Alors, en cas d’absence de reconnaissance, nous sommes tentés de démultiplier nos efforts, espérant ainsi rendre notre action plus visible. Derrière cette ligne de fuite se joue bien souvent un phénomène de compensation. On s’étourdit dans un tourbillon de « faire toujours plus » pour pallier le manque de sens ou d’alignement qui nous ébranle, dans une organisation « optimisée » qui a rendu notre travail littéralement invisible.

J’ai aussi rencontré des personnes qui bouillonnaient de mille idées et s’enflammaient en permanence, portées par l’urgence de les mettre en œuvre. Dans ce cas, j’ai pu observer que dans leur course folle à lancer mille projets, peu d’entre eux arrivaient efficacement à leur terme, faute d’avoir pris le temps nécessaire à la clarification de leur intention et à la consultation des parties prenantes. Notre nature « pressante » ne s'avère-t-elle pas être un piège dans certaines situations ? Pourquoi tant d'empressement ?

Entrevoir le temps comme créateur

Au secours, nos agendas nous étouffent ! Nous sommes entraînés malgré nous dans une spirale infernale qui nous pousse à remplir nos agendas jusqu’à l’asphyxie. Il n’existe plus le moindre souffle entre les rendez-vous et autres réunions qui s’enchaînent inlassablement…

J’accompagne régulièrement des managers à « chasser leurs voleurs de temps ». Cela consiste d’une part à identifier ce qui dans leur comportement et dans leur environnement de travail peut être consommateur de temps. D’autre part, je les amène à se centrer sur l’essentiel dans leur activité. In fine, je les invite à devenir leur propre « gardien du temps ».

Entendons-nous bien. Mon rôle ne revient pas à « optimiser », mais à « préserver » le temps ; c’est-à-dire, permettre à chacun de donner le meilleur de chaque minute ! L’idée est ici de séquencer ce temps si précieux, en fonction d'une échelle de qualité, du temps dont nous avons besoin. Avec un prérequis : bannir la notion de « temps mort » qui pollue notre raisonnement.

En effet, nous prétextons l’existence de « temps morts » pour les remplir de tout et de rien. Quelle ineptie ! C’est dans ces moments où l’esprit et le corps sont dans une disponibilité totale que le temps se fait pleinement vivant. Il faut du vide pour laisser germer les idées et donner toute sa place à l’imagination, la création, l’innovation… Le temps, lorsqu’il est entretenu peut être incroyablement fertile.

« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »

Jean de la Fontaine – Le lion et le rat

Je me souviens d’un échange avec un dirigeant au lendemain du premier confinement imposé par la crise du Covid. Il m’avouait avoir pris la mesure des bienfaits du télétravail pour s’extraire de la spirale des urgences et se donner du temps, au calme, pour prendre de la hauteur de vue et réfléchir aux sujets de fond. Il a d’ailleurs pris la décision de s’accorder une journée de télétravail par semaine afin de se recentrer sur l’essentiel. Voilà une pratique qui me paraît vertueuse.

Apprendre à construire à partir du « vide »

La dictature du temps qui régit notre vie au travail joue sur nos peurs et notre besoin d’être actif. Laissant planer l’idée qu’être « inactif » pourrait s’apparenter à être « inutile », en tout cas aux yeux de la société.

A titre personnel, j’ai vécu cette peur après avoir pris une nouvelle orientation dans ma vie professionnelle ; un virage qui m’a confrontée à une période de trois mois sans la moindre activité rémunératrice. Trois mois de vide abyssal, c’est vertigineux ! J’ai donc appris à dompter ma peur et à me réconcilier avec le vide.

Surtout, j’ai compris que ce temps m’était offert pour que j’en fasse quelque chose ; je l’ai alors mis à profit pour me consacrer au développement de l’outil qui est aujourd’hui au cœur de mon accompagnement : la Fresque de l’intention. En définitive, je n’ai pas vu passer ces trois mois, entre mes recherches sur le mécanisme de l’intention, le design, puis le prototypage et enfin la phase d’expérimentation de la Fresque. Régulièrement, mon impatience m’a bousculée : aller plus vite dans la mise en œuvre, me lancer sur de nouvelles pistes... Bref, être dans l’action, toujours et encore, sans me laisser le temps d’aller au bout du processus et d’observer ce qui allait émerger. Rétrospectivement, je vois clairement les vertus du rythme pondéré sur lequel j'ai avancé dans mon projet.

Je remarque combien les personnes qui viennent de quitter leur activité se précipitent pour rebondir sur un nouveau projet, sans prendre le temps de se ressourcer, de faire le bilan et surtout, de s’inspirer et d’interroger leur désir profond en matière de travail. Bien souvent, on démarre sa carrière tambour battant. Puis les expériences s’enchaînent sans que l’on se pose de questions existentielles sur notre rapport profond ou notre alignement à notre activité professionnelle. C’est quand les choses se corsent que les questions fusent ! Ces interrogations sont légitimes et essentielles pour construire durablement l’avenir. Et là, encore, le temps consacré à cette réflexion est un investissement sur le futur.

A l’heure de l’immédiateté, nous devons réapprendre la patience. Avez-vous remarqué combien notre vie est semblable à une autoroute ? Aller le plus vite possible d’un point A à un point B ; c’est pratique ! Pourtant, quand on roule à cent à l’heure, les paysages défilent et les détails nous échappent. Personnellement, j’ai appris à ralentir : emprunter les petites routes, traverser les villages pour observer et apprécier les aspérités du voyage. Avoir les deux yeux ouverts, plutôt qu’un seul. Être aux aguets du moindre petit détail qui va faire toute la différence, sur notre trajet, dans notre journée…

Ne pas rester focus que sur l’objectif mais savoir savourer ce qui se passe au fil de l’eau. Voilà qui est d’une richesse absolue pour qui veut bien se donner le temps de ralentir et d'accueillir les apprentissages qui se font jour tout au long du chemin.

Faire du temps son allié

Personnellement, j’ai fait le choix, aussi souvent que possible, de sanctuariser des moments centrés sur l’essentiel. Ces instants où le temps s’arrête prennent notamment la forme de « rencontres augmentées », des échanges avec des personnes chères à mon cœur, ou de nouvelles connaissances, avec lesquelles nous partageons sur toutes ces choses qui rendent notre vie si pleine et vibrante. Ces moments de partage sont si riches que nous en sortons invariablement grandis, les uns et les autres.

J’ai décidé que je ne transigerai plus sur le temps ! Nous en avons fait notre ennemi en nous abandonnant au rythme effréné dans lequel la société nous contraint aujourd’hui, vecteur de stress, de frustration et d’insatisfaction. Pourtant, il est notre meilleur allié. Sachons l’apprivoiser, apprenons à le préserver et à honorer sa dimension de calme et de fertilité. Investissons sur lui pour investiguer les dimensions essentielles de notre vie et ne pas se satisfaire de la superficialité.

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Je suis Valérie Charrière-Villien

Je suis une exploratrice ! Animée par la communication humaine et l'engagement, j'aime faire émerger ce qui se joue dans l'organisation et les relations au travail, en clarifiant les intentions personnelles qui sont à l'œuvre. Et ainsi, permettre à chacun.e de passer du JE au NOUS avec énergie et impact.
Connecter les individus et les équipes à leurs aspirations profondes est un formidable accélérateur dans l'accomplissement de leurs projets professionnels comme personnels, et un véritable levier de performance.

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