D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours su faire des choix pour moi. Le ressenti d’un élan intérieur qui m’entraîne dans une direction, une aspiration du cœur qui éclaire une possibilité plus qu’une autre, ce « sens intérieur » semble guider mes choix depuis toujours sans que j’en comprenne la nature ou l’origine. C’est en perdant le sens, il y a quelques années, en me mettant en quête de le retrouver que j’ai compris qu’il était un art subtil qui nécessite une pratique quotidienne.
Le discernement est l’aptitude à peser la part des choses, entre le vrai et le faux, entre l’utile et l’inutile, entre le bon et le moins bon, dans le but d’adopter les bons choix, pour soi. Discerner est littéralement un art de vivre, l’art de se déterminer et de piloter son existence. Comme toute pratique du sport ou de la musique, un entraînement quotidien au discernement permet d’accéder à une forme de clarté d’esprit et de liberté intérieure. Dans notre monde de complexité et d’incertitude, cette capacité est essentielle pour habiter la vie avec confiance et détermination.
« L’homme n’a pas attendu le développement des neurosciences pour apprendre à discerner. » C’est avec ce constat que le prêtre et physicien Thierry Magnin introduit l’art du discernement selon la tradition ignatienne dans son ouvrage Foi et neurosciences. En effet, avec ses célèbres Exercices spirituels, le prêtre fondateur de l’Ordre des Jésuites, Ignace de Loyola, inspire depuis plus de quatre siècles de nombreuses personnes en quête de leur propre vocation. La méthode ignatienne a aujourd’hui largement dépassé le cadre religieux pour devenir le socle d’un puissant processus de prise de décision appliqué à toute situation. Plus encore, l’approche ignatienne s’impose comme un véritable art de vivre ses choix !
Plusieurs étapes jalonnent le parcours de discernement ignatien dont l’enjeu est de décider - vivre ses choix - avec justesse, intelligence, liberté, élan et force intérieure. La dimension « spirituelle » reste toutefois centrale dans la mesure où cette méthode de discernement se situe au niveau des aspirations profondes ; Saint Ignace parle des « motions de l’âme ».
Les concepts de « consolation et désolation », et leur alternance, sont déterminants dans le processus de discernement ignatien. Pour lui, la consolation est une allégresse intérieure qui invite à faire un choix ou le confirme après coup. La consolation repose, pacifie. La désolation, au contraire, est une perte de confiance, de quiétude, d’espérance et d’amour. La consolation est un bien que l’on peut espérer, chercher, demander et éprouver comme une grâce. Cela ne signifie pour autant pas que la désolation soit un mal ; elle peut être l’indicateur d’une conversion à opérer ou d’une orientation à écarter. Le processus de discernement ignatien, dans le but d’opérer un bon choix, permet de distinguer dans une situation donnée les options qui relèvent d’une « consolation » ou d’une « désolation ».
Selon Saint Ignace, c’est dans l’expérience de la joie que l’on éprouve la justesse et la vérité des choix posés. Et dans l’expérience de leur contraire, nous comprenons la fausseté et le manque de justesse des choix possibles. Ces exercices sont donc un entraînement au discernement en « auscultant » nos mouvements intérieurs. Thierry Magnin parle de « pesée » entre ces deux indicateurs sensibles que sont les consolations et les désolations, nous invitant à opérer un choix « pour » ou « contre ».
Saint Ignace nous invite à entrer dans notre intériorité, à apprendre à en approfondir les multiples aspects. Face à un événement extérieur, il s’agit de s’entraîner à prêter une attention fine aux effets qu’il provoque, en termes de confort ou d’inconfort, de plaisir ou de déplaisir… Étymologiquement, discerner revient à séparer, mettre à part, distinguer quelque chose au moyen de la vue ou de tout autre sens. On retrouve ici la notion de « pesée » chère à Thierry Magnin.
L’auscultation de nos mouvements intérieurs s’opère en explorant deux dimensions indissociables dans le processus de discernement : les affects et la raison. L’affect regroupe l’ensemble des manifestations induites par les sensations, les émotions, les sentiments. Ces aspirations du cœur sont fondamentales dans le discernement ignatien, mais jamais sans la raison. Les affects livrés à eux-mêmes peuvent être des pièges et des occasions de dérives, d’où le souci constant de les conjuguer avec notre intelligence rationnelle.
Pour Ignace de Loyola : « Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et de goûter les choses intérieurement. »
Dans ses Exercices Spirituels, Saint Ignace nous invite à analyser notre rapport à soi, au monde, aux événements dans une exploration à la fois physique, affective et intellectuelle. Le discernement implique de s’exercer à cette triple écoute pour avancer délibérément vers ce qui nous établit durablement dans la joie. Par la pédagogie dite de l’« examen », il appelle un effort de lucidité sur soi-même et sa propre histoire, sur ses aspirations et ses inquiétudes.
Face à un choix à poser, Thierry Magnin nous invite à formuler clairement les alternatives sous forme de questions, de telle manière qu’une réponse par oui ou par non soit possible. Prendre le temps de la méditation intérieure sans chercher à répondre trop vite est indispensable pour ouvrir le plus largement possible le champ des réponses à l’alternative. Ce silence est propice si l’on veut laisser monter le « sens intérieur » vis-à-vis de cette question, sans aucune censure ni jugement.
Ce « sens intérieur », s’exprime dans un mélange de sensations (ressentis corporels), de sentiments (paix, amour…), d’émotions (joie, tristesse, peur, colère, surprise, dégoût…) mais aussi d’intuitions et de pensées. Cette conjugaison de nos intelligences multiples : sensorielle, émotionnelle, rationnelle, spirituelle permet une pesée exhaustive qui traduit un alignement « pour » ou « contre » l’une ou l’autre des alternatives. Pour cela, je suis attentive, dans ma médiation intérieure silencieuse, aux « mouvements intérieurs » que chacun des arguments me procure. Ce n’est pas le nombre d’arguments qui fera pencher la balance côté pour ou côté contre, mais le poids intérieur des arguments, leurs poids respectifs chargés de sens. Je note ce qui a bougé en moi pendant cette pesée, ce qui s’est déplacé par rapport à ma position initiale, et ce qui au contraire s’est confirmé. La prise de décision suppose l’accueil par une prise de conscience des sensations provoquées par chacun des éléments de l’alternative. La perception d’un élan pour une des alternatives entraîne la décision. Toutes les facultés : raison, affects, mémoire … sont convoquées. La décision n’est pas prise « hors » ou « à côté » de la personne, mais au cœur de son identité.
Pour Thierry Magnin : « Il ne saurait y avoir de bon choix en soi, mais un bon choix pour moi. »
Pour clore le choix et le mettre en œuvre, le dernier temps est celui de la confirmation. Après avoir pris ma décision, je porte attention aux motions intérieures de paix à l’égard du choix posé, de confiance, de courage, d’élan pour le mettre en œuvre. « Suis-je en paix avec mon choix ? » Sinon je continue d’accueillir cet élan, aujourd’hui, demain… Si aucun élan ne vient, il est vraisemblable que le choix n’est pas mûr pour moi.
Il peut être judicieux alors de le partager autour de soi. Car Le discernement n’est jamais solitaire ; il implique toujours divers partenaires. Nous entretenir avec toutes les personnes susceptibles d’éclairer nos choix nous aide à nous frayer un chemin, à dessiner ce chemin d’existence qui n’est pas tracé d’avance. Ce dialogue en discernement ne peut toutefois s’établir que dans une attitude d’écoute et de disponibilité mutuelle. Notre interlocuteur peut apporter son appui ou son conseil dans le processus de discernement sans peser sur celui-ci. Son rôle est de nous aider à lire notre cheminement et à discerner ce qui se passe en nous. Il nous guide dans le déroulement même du discernement, avec un absolu respect de notre liberté.
Être en mesure d’écouter les « motions de l’âme », comme les appelle Saint Ignace, nécessite de savoir faire silence dans l’agitation de ses pensées. C’est dans cet espace intime, préservé des injonctions extérieures, des inflexions de l’ego, du tumulte du mental, que les mouvements intérieurs deviennent perceptibles. Le silence est la caisse de résonance du discernement. Comme pour un instrument de musique, son rôle est de recevoir et d'amplifier la vibration produite par les sources du discernement que sont les sensations, les émotions, les sentiments, la raison… pour donner un son clair et harmonieux. Plus on s’exerce à jouer du discernement, plus l’énergie sonore qu’il produit résonne avec nos sens.
Le discernement s’inscrit également dans le temps. Tel un processus, il se déroule par itération : le temps où l’on pose les points à discerner, le temps pour l’analyse, le temps de partage, les temps de maturation, les temps pour la décision et la confirmation. Ce parcours peut comporter des répétitions, des retours en arrière, des relectures et des évaluations, ou encore des moments de repos. Ainsi, le discernement ouvre-t-il un chemin balisé avec ses étapes, ses arrêts et ses reprises.
Pour l’auteur André Fossion, spécialiste de la théologie pratique : « Le discernement se confond avec la vie elle-même. Il est un art de vivre, une manière de se tenir dans l’existence et d’habiter le temps spirituellement. »
J’aime la notion de « chambre de discernement » proposée par François Bert, fondateur de l’École du discernement, dans son ouvrage Le discernement. Il y invite les dirigeants afin de se retirer du devant de la scène et de retrouver le goût du silence, propice à la décantation avant la prise de décision. Pour l’auteur, le silence rétablit la juste perception du temps qu’il faut aux choses pour se réaliser. Il nous rappelle la sagesse de l’adage « La nuit porte conseil » : comme le corps s’abandonne au sommeil pour être remis en bon ordre de marche, l’esprit doit s’abandonner à un travail de décantation et d’alignement qui se fait presque malgré lui et surgit dans sa conscience.
C’est bien là, au niveau du cœur que la voix de la conscience se fait entendre. Le cœur est la « fine pointe de l’âme » selon Thierry Magnin. Ce « cœur pensant, sachant, sentant, voulant, décidant » est la source à partir de laquelle nous pouvons discerner avec lucidité. Car la parole du cœur est juste et fulgurante.
Mes sources d'inspiration :
- Le discernement selon la tradition ignatienne, André FOSSION, cairn.info
- Foi et neurosciences, Thierry MAGNIN
- Le discernement, François BERT
