31 août 2026

Redevenons les « êtres augmentés » hérités de notre biologie

Notre monde matérialiste et ces multiples révolutions, dont l’IA qui vient bousculer nombre de nos paradigmes, semble nous avoir fait oublier combien la vie elle-même demeure un chef-d’œuvre tout à fait époustouflant et d’une ingéniosité folle ! La vie qui nous est donnée, sans qu’on l’ait désirée, ni même demandée ; cette vie qui se déroule en coulisses, dans notre espace le plus intime, dans notre propriété la plus privée, se montre si discrète et sans ostentation, alors qu’elle regorge d’intelligence et de ressources.

L’IA qui nous promet d’augmenter notre productivité et notre créativité, repoussant toujours plus loin l’analyse de problèmes complexes et les limites du possible, éclipse un phénomène tout aussi fascinant, longtemps jugé complexe lui aussi, celui de notre conscience.

En plongeant dans le dernier ouvrage de l’éminent neuroscientifique Antonio Damasio, intitulé L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, nous empruntons des chemins de traverse pour explorer le mystère de cette intelligence inouïe qui nous est offerte, naturellement, dès notre naissance, et que nous sommes pourtant très nombreux à ignorer.

En vis-à-vis des écrits d’Antonio Damasio, j’ai souhaité saupoudrer quelques pensées éclairantes de Gabrielle Halpern, issues de son essai Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu. La philosophe nous partage la réflexion de Günther Anders, selon laquelle, pour se réaliser, chaque être humain a besoin d’inventer un monde qui « surpasse le monde qui se trouve déjà là ». C’est ainsi que depuis la nuit des temps, il invente et fabrique des outils, d’abord pour survivre, puis des choses matérielles ou immatérielles, des « prothèses » pour mieux vivre dans ce monde qu’il perçoit comme hostile ou inhabitable. Ces « prothèses », qui offrent des avantages indéniables dans de nombreux domaines, répondent aujourd’hui à une ambition bien supérieure : « augmenter » l’humain. Grâce à l’IA, l’enjeu consiste à penser plus vite, plus grand, travailler jour et nuit, voire nous remplacer sur des tâches jugées ingrates ou fastidieuses.

Seulement voilà, ces prothèses constituent également un parfait alibi pour notre tendance originelle à éviter le moindre effort. Notre cerveau peut ainsi préserver ses ressources au bénéfice de tâches plus nobles ! Le risque cependant, en concevant l’IA comme le prolongement de notre pensée et de notre créativité, serait de la laisser outrepasser son rôle de puissant générateur de données et de fin analyste, en lui confiant… nos décisions !

Car, pour prendre les bonnes décisions, l’humain est doté d’une intelligence naturelle infiniment plus subtile que toutes les IA réunies, accessible en permanence, partout où il va, une intelligence littéralement « embarquée » dans chacune de ses cellules et entièrement personnalisée. Cette intelligence, présente en chacun de nous dès notre naissance, qui fait de nous des êtres naturellement « augmentés », a permis la survie de l’espèce humaine jusqu’à aujourd’hui : la conscience.

Serait-il possible, que la « perte » de conscience dont notre époque souffre terriblement, enferrée dans sa matérialité, conduise notre espèce vers sa lente autodestruction ? Face à l’IA, l’homme ne s’augmente pas, il se soustrait. Certes, on « a plus », mais on « n’est pas plus »… En échange de la génération de savoirs, d’idées, d’images…, l’homme sacrifie à l’IA une part de son humanité.

Car notre conscience naît de notre vulnérabilité. Elle siège dans notre corps ; elle est le fruit d’une relation directe entre notre corps et notre esprit. Pour Antonio Damasio, la conscience de soi est quelque chose de très simple, c’est un système d’information, voire de protection, qui nous donne des indications sur l’état de notre vie, à chaque instant. Nous sommes doués de conscience afin d’être capables de détecter les problèmes qui influent sur notre existence, d’éviter toute incapacité à vivre, de prévenir notre déchéance.

La conscience est un processus biologique qui permet aux organismes dotés d’un système nerveux de discerner à la fois leur propre existence et l’existence d’un univers environnant. Elle nous permet de sentir que nous sommes en vie, que nous existons et aussi de percevoir l’impact de notre environnement sur notre vie, qu’il soit positif ou négatif.

La conscience est privée ; les expériences qui en découlent ne sont accessibles que de l’intérieur de notre être singulier. Elles prennent la forme d’images mentales générées par notre système nerveux. Ces images sont des représentations de tout ce qui nous entoure dans notre environnement et décrivent aussi l’état de la vie à l’intérieur de notre organisme, ses hauts et ses bas ; si la vie marche bien, ou pas.

« Ces images créent une sorte de spectacle multimédia interne et privé. »

Les principaux acteurs de ce spectacle sont nos sens, car pour devenir conscients, nous devons être capables de ressentir. La vie qui bat et s’écoule dans notre corps a besoin d’être régulée, finement ajustée à chaque instant, et ce sont nos sentiments, qu’ils soient agréables ou désagréables, intenses ou faibles, qui rendent possibles ces processus de régulation de la vie.

Antonio Damasio nous invite à distinguer deux types de sentiments. Ceux qui nous concernent ici sont les sentiments homéostatiques, qui servent à la régulation de la vie en maintenant l’homéostasie, c’est-à-dire la capacité d'un organisme vivant à maintenir son milieu intérieur stable malgré les changements extérieurs (comme la température du corps ou la pression sanguine). Ce processus d'équilibre dynamique utilise des signaux du corps pour corriger rapidement tout écart par rapport à la normale. Ces sentiments se distinguent de ceux que nous évoquons plus communément et qui nous permettent d’éprouver des émotions.

Les sentiments homéostatiques sont de différents types : bien-être ou malaise, faim ou soif, chaleur ou froid, douleur ou plaisir… Ils sont des sentinelles silencieuses et vigilantes signalant que la vie est à l’œuvre à l’intérieur de notre corps. Chaque sentiment est porteur d’un message clair et concret concernant notre corps, son état et ses besoins. De même, chaque sentiment nous incite à faire ce que notre corps demande poliment mais fermement (boire de l’eau, se mettre à l’ombre, manger un morceau…), contribuant ainsi à maintenir la vie dans notre propre intérieur.

Tout message porté par un sentiment agit tel un signal sans équivoque : il indique de façon immanquable que le processus vital à l’intérieur de l’organisme concerné n’est pas à l’équilibre et nécessite une intervention. Le pouvoir de transformation des sentiments provient de leur capacité spontanée à s’élever au-dessus du tumulte du mental. Quand ils sont là, nous le savons et leur présence est explicite parce qu’ils sont spontanément conscients, par nécessité, comme la faim et la soif viennent instantanément frapper à la porte de notre esprit pour nous inciter à manger ou boire.

« Quand vous ressentez, vous le savez ! »

Les sentiments homéostatiques sont impérieux car ils transmettent un savoir capital, fondé sur une évaluation continue des besoins vitaux de l’organisme. Les messages qu’ils envoient ne sont pas « codés en morse » ; ils remuent la chair et troublent l’esprit, jusqu’à ce que l’on se plie à la demande ou au conseil.

À travers les sentiments, le système nerveux peut décrire en temps réel l’état des différentes parties du corps en termes de qualités – c’est agréable ou désagréable, douloureux ou plaisant, et aussi de quantités selon leur intensité – faible ou intense, petite ou grande.

Fait remarquable, ces révélations ne se contentent pas de « troubler la paix », elles contiennent aussi le germe d’une réponse au problème qu’elles identifient. Cette réponse oriente généralement vers une action corrective. Autrement dit, les sentiments ne sont pas seulement de précieux informateurs, mais ce sont aussi d’utiles évaluateurs et les premiers répondants.

Selon Antonio Damasio, la conscience est due à deux opérations fondamentales qui apparaissent de concert : les sentiments homéostatiques, d’une part, et les représentations mentales décrivant le monde qui nous entoure ainsi que les réflexions que nous faisons sur lui, d’autre part. Ainsi, en réalité, les sentiments homéostatiques tiennent davantage du dialogue à double sens entre le corps et le cerveau que du simple « télégramme à sens unique » envoyé par le corps.

Les sentiments homéostatiques font des prodiges parce qu’ils contiennent des savoirs et des informations utiles et qu’ils les transmettent de manière efficace. Ils surviennent en continu et en même temps que les images décrivant le processus de pensée en cours, mélanges de perception et de réflexion. Corps et esprit s’appartiennent mutuellement, dans un lieu de rencontre unique : le corps.

« Les sentiments révèlent le corps vivant comme le siège de l’esprit. Et curieusement, ils le désignent comme son propriétaire. »

Pour Antonio Damasio, l’esprit est le lieu étrange, fabriqué de concert par un corps et un système nerveux, où se trouvent décrits de manière intégrée et singulière à la fois ce que nous ressentons au plus profond de notre corps et ce que nous percevons de notre environnement et de nos pensées. Ce que nous appelons ici l’« esprit » est la combinaison naturelle de plusieurs processus mentaux : l’esprit sensible, l’esprit perceptif et l’esprit réflexif.

  • L’esprit sensible produit continuellement des sentiments homéostatiques qui décrivent l’état de notre intérieur et dont le rôle principal est de nous assister dans le processus de régulation de notre vie.
  • L’esprit perceptif est le spectacle des personnes, de lieux, des objets et des événements qui nous entourent, diffusé en continu comme une éblouissante production multimédia. La vision, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût sont les acteurs principaux de ce spectacle.
  • L’esprit réflexif nous permet de réfléchir et de nous remémorer. Nous pouvons alors prendre en compte ce qui vient de se passer, faire le lien avec notre mémoire récente ou lointaine, et imaginer dans le présent, pour créer quelque chose de nouveau.

L’esprit peut passer en un clin d’œil d’un mode à l’autre. Notre attention étant limitée, les sentiments homéostatiques peuvent se voir éclipsés et sembler masqués lorsqu’intervient l’esprit perceptif en lien avec un événement extérieur. Tout comme le mode réflexif peut subitement s’emparer de notre espace mental en réaction à ce qui vient de se passer dans notre environnement, soit pour créer des passerelles avec ce que nous avons vécu dans le passé, soit pour imaginer de nouveaux possibles.

« La vie qui bat son plein : voilà la manifestation la plus claire et la plus festive de l’intelligence naturelle. »

La « force » qui pousse la vie à continuer est inhérente à la chimie de chaque cellule et à la chimie d’ensemble de tout organisme vivant. Elle est parfaitement conçue pour réaliser ce que la nature est censée avoir « voulu » produire : plus de vie. Elle est le fruit de millions d’années d’évolution et de la sélection naturelle de l’être humain.

Lorsque nous nous relions à la vie vivante qui circule dans chacune de nos cellules, nous redonnons toute sa place à la conscience. Dans son dialogue permanent entre le corps et l’esprit, elle tisse cette toile singulière sur laquelle se déroule le film tridimensionnel de notre vie : ce que nous ressentons de l’intérieur de notre organisme, ce que nous percevons de notre environnement extérieur à travers nos sens et la traduction de ces informations en pensées, en lien avec notre mémoire et notre créativité.

Cette intelligence naturelle naît de l’expérience de celui ou celle qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses réussites, ses erreurs, ses joies, ses peines… Elle nous prédispose à un discernement subtil et singulier dont la visée est sans ambiguïté : réaliser notre vie.

Mes sources d'inspiration
- L'intelligence naturelle et l'éveil de la conscience, Antonio DAMASIO
- Antonio Damasio : « La conscience naît dans le corps, pas dans le cerveau », La Vie Média
- Intelligence artificielle : et l'homme créa Dieu, Gabrielle HALPERN
- Magnifica humanitas, Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV

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Je suis Valérie Charrière-Villien

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