Je ne sais pas pour vous, mais depuis quelques années, je suis incapable de suivre un débat politique… Que ce soit à la télévision ou à la radio, je me sens rapidement oppressée par ces combats de mots, ces attaques qui fusent, ces allégations dont le seul objectif est de faire poser genou à terre à son adversaire. Une guerre de positions savamment arbitrée par quelques journalistes justiciers qui, pressés par le défilement du temps d’antenne, ne cessent de couper la parole des uns et des autres et de mettre de l’huile sur le feu des divergences… Et dont la finalité, pour chacune des équipes concurrentes, consiste à compter les points afin de porter son candidat en grand gagnant. Comme le diagnostiquait un chroniqueur tout récemment, ces caricatures de débats créent une génération qui va être incapable de supporter la contradiction dans le domaine politique comme dans la vie en général…

Résultat, pour ma part, je zappe ! Encore cette semaine, en route pour le bureau de bon matin, j’écoutais dans ma voiture la chronique radio d’une journaliste qui interviewait un candidat aux élections régionales. En moins de cinq minutes le jeu de question-réponse s’est accéléré et a pris un ton hostile. Dès huit heures le matin, c’était trop pour moi ! Alors, j’ai zappé et cherché un autre programme. J’ai rêvé d’un vrai débat d’idées tiré vers le haut, où chacun peut rebondir sur les propositions de l’autre, dans l’écoute et le respect, et dans l’intelligence collective. J’ai cherché la nuance…

Ce sentiment d’oppression, je l’ai également éprouvé dans le monde du travail, à l’époque où l’on m’exhortait – pour me protéger, bien sûr  ! – à « choisir mes batailles », là où j’aurais préféré que l’on m’invite à « engager des conquêtes » ! En qualité de manager, j’ai fini par suffoquer dans cet environnement bipolaire où l’expression des idées est trop souvent étouffée par le ronron de la bienséance. On vous accorde des tribunes pour donner le change mais en réalité, on ne vous entend pas car toute parole divergente est perçue comme dissidente. Alors que se passe-t-il dans ce théâtre de sourds et muets ? Eh bien, on attend… On attend que les voix qui s’époumonent à témoigner de la réalité vécue, s’épuisent jusqu’à l’extinction. On compte sur les réorganisations à répétition pour re-brasser perpétuellement les cartes des insatisfactions du système. On attend que les plans sociaux laissent s’envoler les ressorts cassés. Sans se rendre compte qu’à force de censurer la nuance, on se coupe du réel !

Le courage de la nuance

J’ai découvert la notion de « nuance » très récemment dans une émission de radio dédiée à la parution de l’ouvrage de Jean Birnbaum : Le courage de la nuance. Ce livre, dont l’ambition est de « faire du bien », lui a été inspiré par l’œuvre d’Albert Camus et l’idée qu’il exprimait déjà dans les années 50 : « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison ». Une sensation qui résonne fortement aujourd’hui encore. Il semble que nous soyons nombreux à ressentir cette tension, sans trop oser le dire d’ailleurs, tant on voit les autres s’engager avec beaucoup de certitudes. C’est pour celles et ceux qui ressentent cette sensation d’étouffement que Jean Birnbaum a écrit ce livre, pour leur donner la force de choisir la nuance… Avec cet ouvrage, il veut apporter du réconfort à toutes les femmes et tous les hommes qui refusent la « brutalisation » de notre débat public et qui veulent préserver l’espace d’une discussion aussi franche qu’argumentée. Pour cela, il renoue avec les textes de quelques intellectuels et écrivains tels qu’Albert Camus, Hannah Arendt, Georges Orwell, Raymond Aron, Georges Bernanos ou encore Roland Barthes, qui nourrissent quelques traits communs : une liberté intraitable, une éthique de la vérité, la conscience de nos limites, le sens de l’humour, un rapport à l’inconscient, une morale du langage, le goût de la franchise, un art de l’amitié… Des textes en dehors du temps, pour retrouver l’espoir et la capacité de proclamer ceci : « dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance » !

Alors que je venais tout juste d’achever la lecture de cet inspirant ouvrage, le climat médiatique s’est à nouveau hystérisé autour de la gifle donnée au chef de l’Etat. De l’ensemble des chroniques qui se sont essayées à commenter cet incident, je retiens le témoignage d’Elisabeth Badinter, femme de lettres et philosophe, qui a fait état du chagrin qu’elle a pu éprouver en voyant ces images.

« La société souffre d’une perte du langage. Quand on donne un coup et qu’on se laisse aller à la violence, ça veut dire qu’on a plus les mots pour débattre. Ce qui met en cause beaucoup d’institutions et peut être aussi l’école ».

Selon cette ancienne professeure de lycée, il est du devoir du professeur de tenter d’être le plus neutre et le plus objectif possible devant ses élèves afin qu’ils puissent exercer librement leur esprit critique. Pour Elisabeth Badinter, notre civilisation ne doit pas reculer sur ses principes et notamment le droit de parole. Elle considère que le combat à mener aujourd’hui est celui de l’universalisme.

« Un combat magnifique pour soutenir la réunion et la ressemblance des êtres humains et non pour matérialiser les différences qui nous rendent inaccessibles à l’autre ».

Droit de parole, maîtrise du langage, esprit critique, humanisme… les combats de notre époque résonnent fort avec les invitations à la nuance portés par les héros de Jean Birnbaum, qu’il a souhaité célébrer dans son ouvrage. A leur époque, ces grands témoins ont dressé haut et fort leur liberté critique pour éclairer les esprits. Ils ont choisi la nuance pour exprimer leur pensée et l’écriture comme refuge de leur courage. Je vous propose ici quelques morceaux choisis de ce livre, d’une actualité frappante, que j’ai réunis comme un héritage à préserver, un désir de liberté à raviver, obstinément, comme un guide de bonne conduite pour faire face et se tenir bien dans son langage et dans ses relations…

Nommer honnêtement les désaccords, dans le dialogue

Hannah Arendt estime qu’il n’y a pas de pensée sans dialogue avec les autres et, pour commencer, avec soi. C’est-à-dire avoir une conscience aux aguets, se montrer capable d’entrer dans une dissidence intérieure. Pour elle, la pensée à moins à voir avec l’intelligence qu’avec le courage. C’est un héroïsme ordinaire : « C’est seulement parce que je peux parler avec les autres que je peux également parler avec moi-même, c’est-à-dire penser ».

Selon Marc Bloch : « Que chacun dise franchement ce qu’il a à dire, la vérité naîtra de ces sincérités convergentes ».

Quant à Georges Orwell, il nous lègue sa conception de la nuance comme franchise obstinée. D’après lui, deux qualités fondent la dignité humaine et peuvent ainsi se mettre en travers de la haine systématique : la capacité à se souvenir et l’art de dialoguer.

Systématiquement, les livres d’Orwell démontrent que la possibilité même de la franchise repose sur deux conditions : disposer d’une mémoire longue et d’un langage libre.

Donner un visage à la différence

Albert Camus constate : « Aujourd’hui, on dit d’un homme : ‘C’est un homme équilibré’, avec une nuance de dédain. En fait, l’équilibre est un effort et un courage de tous les instants. La société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir ».

L’auteur des Justes cherche en permanence les moyens de préserver, au milieu de la violence, l’espace d’une discussion loyale. Très tôt, cette attitude a impliqué une réflexion sur les corps, leur présence, leur vulnérabilité, et une description de ce qui arrive quand nous faisons face à autrui. Chez lui, l’accueil du visage est la condition de tout lien, de toute responsabilité et de toute justice. C’est cette éthique qui lui permet de penser la possibilité du dialogue et aussi d’affronter ceux qui le refusent : « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui qui insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes » alertait déjà Camus en 1948, et on songe à ce théâtre d’ombres que sont les réseaux sociaux, où la meute anonyme des « trolls » répand la calomnie massive, sans aucun égard pour les noms qu’elle souille, les personnes qu’elle blesse. Camus plaide pour une franchise respectueuse, qui évite de disqualifier l’adversaire.

Sous la lumière de Georges Bernanos, la nuance est un aveuglement surmonté.

Parler avec le cœur

Pour Albert Camus, la langue de bois est sécrétée par un cœur en toc. Dans le journal Combat il écrit : « Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa juste place. » Cela implique de peser ses mots. Mais aussi, parfois, de demeurer muet. Quand la sottise infecte les discours, quand les certitudes étouffent toute parole libre, tenir sa langue est la meilleure des parades.

D’après Georges Orwell, ce qui fonde toute émancipation digne de ce nom, c’est la justesse des idées, mais surtout la vérité des sentiments.

Mettre le langage en mouvement pour ne jamais cesser d’apprendre

Roland Barthes s’est fixé une tâche impossible : non seulement prendre soin des mots, mais encore, ne jamais laisser le langage se figer, toujours le maintenir dans cet état de révolution permanente qu’on appelle littérature.

Il se présente comme un sujet incertain dont l’ambition est de remettre le langage en mouvement. Il voudrait bâtir une parole à la fois enseignante et « hors pouvoir », accueillir cette voix qui fait du savoir une fête, et qui enseigne avec d’autant plus de joie qu’elle lâche prise, renonce à la suprématie, au rapport de force, au chantage.

A la fin de sa vie, Raymond Aaron se réclame d’un ancien professeur de lycée : « Il n’était pas cuirassé par un système, il cherchait tout haut, péniblement, la vérité. […] Le professeur ne savait pas, il cherchait, pas de vérité à transmettre, mais un mode de réflexion à suggérer ».

En ces temps périlleux, choisissons le courage de la nuance : les paroles justes, les discussions fécondes, la recherche du vrai, la possibilité d’un récit partagé, la vérité des sentiments… pour maintenir l’espoir vivant et les rencontres possibles !

A écouter absolument
FRANCE INTER - Grand bien vous fasse ! - Les bienfaits de la nuance
EUROPE 1 - L'interview politique - Elisabeth Badinter : "On est en train de nous censurer"
BRUT - L'importance de la nuance selon Étienne Klein

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